Rencontre avec Karine Lanini

Autour du projet Les Couilles sur la table

Le podcast Les Couilles sur la table explore et déconstruit les mythes liés à la masculinité. En 2019, il est adapté sous forme de livre (Binge Audio Editions) et remporte le Prix du public de l'essai féministe du magazine Causette.
Sur ce projet, Karine Lanini a été l'éditrice de Victoire Tuaillon, créatrice du podcast et autrice du livre.



Comment as-tu rencontré Victoire Tuaillon ? Comment est né le projet d’une adaptation du podcast Les Couilles sur la table en livre ?

Nous nous sommes rencontrées en avril 2019, un an et demi après le lancement du podcast, grâce à Bertrand Guillot, un auteur que je représente et qui m'a présentée à Victoire, car il savait qu’elle voulait faire un livre adapté du podcast. Elle avait été contactée par des éditeurs, mais aucune des propositions ne lui convenait. Victoire est donc venue me voir, pour que je sois son agente et que je l'aide à trouver un éditeur. Mais très rapidement, elle m'a dit qu'à la réflexion, elle avait plutôt envie de faire le livre avec Binge audio (la maison de production du podcast, ndlr), et elle m'a demandé si je voulais bien être l’éditrice du projet. J'ai accepté, bien sûr, mais en précisant qu'ils auraient aussi besoin de toutes les autres compétences nécessaires à l'édition d'un livre : fabriquant, maquettiste, imprimeur, coordinateur, commercial...


Binge était prêt à accueillir le projet, mais leur structure n’était pas apte à le produire ?

C'est ça. Binge n’avait jamais édité de livre. Je savais que la partie la plus difficile serait celle de la diffusion, car c'est compliqué d'obtenir un contrat de diffusion pour un seul livre, même si on est persuadé de son potentiel. Et d'un autre côté, je savais aussi qu'on pouvait facilement s'appuyer pour la diffusion sur la communauté de Binge, et en particulier la communauté des auditeurices du podcast, très forte, et très active sur les réseaux. Alors, après y avoir réfléchi, je leur ai proposé de faire le livre avec et pour eux : en faisant l’editing avec Victoire, c'est-à-dire en l’accompagnant dans l'écriture du livre, et en produisant le livre, c'est-à-dire en m'occupant de coordonner tous les acteurs de la chaîne sans qu'ils aient besoin de s'en occuper. Et pour la diffusion, je leur ai proposé un système de pré-financement avec une campagne de crowdfunding.


C’était risqué !

Non, au contraire, parce que si la campagne ne marchait pas, on abandonnait le projet et le seul poste qu'ils auraient dû payer, c'était ma rémunération de coordinatrice. Mais j’étais certaine que grâce à la grande communauté de Binge, on atteindrait le pré-financement pour lancer la production, fixé à 2000 préventes. De fait, nous avons vendu 5000 livres en pré-commande en un mois ! J'ai donc lancé un premier tirage de 8000 exemplaires, qui prévoyait un petit talon de 3000 exemplaires pour les salons, les ventes directes au Paris podcast festival... Sauf qu'en septembre, quand les premiers papiers et les premiers retours extrêmement positifs sur le livre sont arrivés, grâce au travail de Clémence Seibel, l'attachée de presse à qui j'avais proposé de travailler sur le projet, je me suis rendu compte que le potentiel du livre dépassait très largement celui de la seule communauté des auditeurices. J’ai donc cherché un diffuseur et j’ai contacté Dilisco, car je pensais qu’ils étaient prêts à relever ce genre de pari. Et ils l'ont fait : ils ont dit oui en 24 heures ! J’ai immédiatement relancé une impression de 10 000 exemplaires, le livre est sorti le 30 octobre, et le démarrage a été excellent. Et ça continue : aujourd'hui, on est à plus de 25 000 exemplaires vendus, et ce n'est pas fini.
 

On ne peut pas parler que de féminisme, on est aussi obligé de parler d’égalité, de personnes racisées, d’identités sexuelles, de validisme...


Tu connaissais Les Couilles sur la table avant de rencontrer Victoire ?

Oui, j’écoutais tout le temps, et c'était génial de rencontrer Victoire dans la vraie vie ! C'est un podcast qui m’a vraiment ouvert les yeux, dans lequel elle a fait un travail incroyable, alors travailler sur ce livre, c’était un rêve. Même si ça nous a demandé beaucoup de travail, parce qu'il fallait passer d’émissions thématiques à une synthèse, et ce n'était pas simple. Le talent de Victoire est de parvenir à faire parler des gens, en particulier des universitaires, qui n’ont pas forcément l’habitude de s’exprimer dans ce type de cadre. Le but est d'être complètement accessible tout en étant très pointue. Mais un livre ne se produit pas comme un podcast, on ne peut pas éditer des verbatims, ça n’aurait pas grand sens.


Victoire savait comment elle allait axer son livre lorsqu’elle est venue te voir ?

Non, nous avons tout travaillé ensemble. En revanche, elle était certaine que faire un livre en plus du podcast se justifiait. C'est nécessairement la première question qu’on se pose : qu'est-ce que le livre ajoute par rapport au podcast, qui est accessible en ligne, gratuitement ? Justement, Victoire était persuadée, et elle avait raison, qu'un livre de synthèse sur la masculinité comblerait un vrai vide éditorial, y compris dans les écrits féministes – puisque c'est l'originalité de son podcast, de s'intéresser aux masculinités.  


Victoire l'affirme : dans la recherche, on s’est très peu intéressé à tout ce qui faisait partie de la norme, il y a peu d’études sur les couples hétérosexuels ou sur les personnes blanches par exemple. Comme c’est la norme, ce ne sont pas des sujets que l’on vient interroger. Avant d’écouter Les Couilles sur la table, je savais que ça parlait des masculinités, et j’avais l’impression de déjà savoir. J’ai réalisé que ce n’était pas le cas, et ça m’a ouvert les yeux sur la possibilité d’une convergence entre les hommes et les femmes à cet endroit-là.

Oui, et c’est d’ailleurs un travail d’inclusivité totale de toutes les minorités. On ne peut pas parler que de féminisme, on est aussi obligé de parler d’égalité, de personnes racisées, d’identités sexuelles, de validisme... Tous ces sujets se croisent.


Ce que beaucoup de podcasts féministes font, mais je n’avais jamais entendu de discussions et de thèmes aussi variés autour des masculinités et de la pression sociale exercée sur les hommes et sur les femmes.

Quand on y réfléchit, il n’y a aucun sujet qui échappe à cette lecture via la masculinité et le patriarcat, qui fait effectivement pression sur les hommes comme sur les femmes.​​ C’est une réalité, il n’y a pas d’un côté les méchants hommes et de l’autre côté les femmes battues, soumises ou dominées. C’est cet aspect structurel que nous avons voulu faire ressortir dans le plan du livre. Il fallait absolument montrer que ce ne sont pas des exemples anecdotiques pris les uns derrière les autres. Il y a une construction sociétale et sociale forte. Bien sûr, il y a une petite part individuelle, mais la partie immergée de l’iceberg est systémique.


Ce qui est intéressant aussi dans ce podcast, ce sont ces questions, pas vraiment naïves, mais que chacun se pose. Par exemple : pourquoi les harceleurs et les violeurs sont quasiment exclusivement des hommes ? Pourquoi la violence est-elle masculine ? Bien sûr il y a des choses qui expliquent ça, mais on en revient toujours à cette question nue.​

Parce que c’est impensable. C’est impensable de se dire que la moitié de la population est condamnée à la violence et que, par contre-coup, l’autre moitié est condamnée à subir cette violence. Ce n’est ni naturel ni biologique. Ça a beaucoup été travaillé dans le podcast, justement parce qu’il y a quantité de thèses biologisantes.


Ça remonte à tellement loin qu’on a du mal à le concevoir.

Depuis toujours. Quel modèle tu as quand tu es une femme ? Dans quelle société tu nais ? Virginie Despentes raconte dans King Kong Théorie que son éditrice ne voulait pas inscrire « féministe » sur la quatrième de couverture. Elle a finalement dû transiger avec « nouveau féminisme ». Son éditrice lui disait « C’est bon, le féminisme c’est fini, le combat est gagné ». C’était en 2006, tout le monde se disait ça. Moi aussi, je me disais « C’est bon, je suis une femme, je peux travailler, avoir mon compte en banque, divorcer ». Je n’avais pas l’impression qu’en France, en tant que femme, j’étais bloquée par quoi que ce soit d’autre que mes propres capacités, contrairement à ma mère 30 ans plus tôt. On avait toutes cette lecture : mai 68, puis le travail des féministes dans les années 70 avaient libéré les femmes, nous considérions le combat gagné. De fait, si on regarde la production éditoriale des années 2000, il n’y a quasiment rien avant 2010, à part King Kong Théorie en 2006. Mais depuis 5 ans, on voit surgir plein de « bébés Despentes ». Il y a une explosion qui fait tellement de bien, qui ouvre les yeux de tout le monde, hommes et femmes. 


D'ailleurs, y aura-t-il un Tome 2 des Couilles sur la table ?

Je ne pense pas, car nous avons vraiment fait une synthèse très complète. Victoire fera sans doute un autre livre un jour, mais pas sur ce thème. Elle travaille sur un nouveau projet, qui n’est pas axé sur la masculinité mais qui l’aborde par d’autres biais. La masculinité était un angle d’attaque pour aborder une question sociétale systémique.

 
Fontaine O Livres est un chaudron magique !
 

Le livre Les Couilles sur la table a vu le jour à Fontaine O Livres, tu as collaboré avec deux autres personnes du réseau ?

C’est le projet le plus local qui soit, un vrai livre « Zéro kilomètres » ! Étant la coordinatrice du projet pour Binge audio, j’ai dû chercher des prestataires et le premier endroit où en trouver, c’était évidemment le réseau de Fontaine O Livres. C'est comme ça que j'ai travaillé avec Florie Cadhillac, du Studio Blick, pour la maquette, et avec Sophie Hofnung, pour la correction – et c’était fantastique de bosser avec elles ! (On continue d'ailleurs à travailler ensemble sur la version augmentée du livre Les Couilles sur la table, qui sortira fin octobre sous forme de coffret). C’est aussi grâce à David Moulin, directeur de Récréalire, que le livre a pu voir le jour, car c'est lui qui m’a mise en contact avec l’imprimeur Pollina. C’est très commode d’être au même endroit lorsqu’on travaille ensemble. Fontaine O Livres est un chaudron magique ! Un vrai accélérateur de rencontres et de projets. Lorsque je suis arrivée ici, je cherchais juste un lieu pour travailler, et j’y suis restée pour les contacts. J’y ai rencontré des gens formidables à tous les points de vue, y compris dans des métiers complètement différents du mien – par exemple, nulle part ailleurs qu'à Fontaine O livres je n'aurais pu rencontrer Héloïse Pierre, la fondatrice des éditions Topla, spécialisée dans les jeux éducatifs, et toutes les jeunes femmes inspirantes qui travaillaient avec elle, Solange, Marie et Valérie ! Nos discussions du midi étaient passionnantes, et ces rencontres, et toutes les autres, m’ont ouvert l’esprit et apporté de l’expertise sur des sujets que je ne connaissais pas. Et puis, nous venons tous d'horizons très différents, et nous avons tous des domaines de compétences très spécifiques, mais nous sommes nombreux à avoir pour point commun d'avoir décidé de devenir indépendant après avoir été salarié d'une entreprise, et ça aussi, ça nous rapproche. Ce n'est pas forcément évident de se mettre à son compte quand on a connu le confort d’un salaire fixe, mais en ce qui mon concerne, je ne regrette pas une seule seconde d’avoir sacrifié mon indépendance financière à mon indépendance intellectuelle, morale, créative, artistique ! Et dans cette nouvelle aventure, dans cette création d'activité, arriver à Fontaine O Livres m'a vraiment facilité les choses, en me donnant le cadre bienveillant et souple dont j'avais besoin.


 

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